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Le devoir de vote

Pour le maintien de l’obligation de vote

Hervé Broquet, directeur du CREP

Mis en ligne le 24/02/2010

Parce que cette responsabilité de quelques minutes tous les 4 ou 5 ans, est le ferment de notre démocratie. A défaut, seuls les plus instruits de leurs droits et des enjeux iront voter.

Certaines réflexions politiques actuelles me donnent le tournis. Ainsi en est-il de la possibilité récemment évoquée de ne plus rendre le vote obligatoire en fonction du fait que le non-respect de ce prescrit constitutionnel (Article 8, 62 et 68 § 2) n’est plus sanctionné. La constitution est notre loi fondamentale, il ne s’agit pas d’une quelconque "petite règle désuète" avec laquelle on pourrait se permettre de jouer. Au demeurant, le raisonnement même m’apparaît comme spécieux. Est-il opportun d’écarter une norme du fait qu’une partie de la population ne la respecte plus ? N’est-il pas au contraire plus judicieux d’en montrer l’importance et, le cas échéant, d’en sanctionner le non-respect ? Imagine-t-on ainsi permettre que nos routes soient livrées aux chauffards du fait même que quelques-uns n’en respectent pas les limitations ?

Puisqu’il s’agit de votes et donc de démocratie, c’est cet aspect que je voudrais développer. En 1831, notre pays compte 4,1 millions de personnes. Sur ce nombre uniquement 46 000 peuvent voter (suffrage censitaire). Il faut attendre 1893, après des grèves sanglantes, pour qu’un suffrage universel tempéré voie le jour permettant ainsi à près de 1,4 million de personnes sur 6,4 de voter pour la première fois. C’est aussi à cette époque que le vote fut rendu obligatoire. Pourquoi en fut-il ainsi ?

Le type de suffrage mis en œuvre est qualifié alors d’universel. En réalité, seuls les hommes de 25 ans peuvent voter et parmi ceux-ci, certains disposent d’une, de deux ou de trois voix en fonction de l’impôt payé (le sens) ou des diplômes acquis (la capacité). Vu le contexte économique et social de l’époque, l’obligation de voter, qui permet dès ce moment de voter blanc ou nul, permettait aux électeurs les moins sensibilisés de ne pas se détourner de leur devoir concernant la chose publique et de pouvoir exprimer leur choix. En 1919, le droit de vote fut ramené à 21 ans et chaque électeur masculin put voter selon le principe un homme, une voix. Les femmes, à l’exception des veuves de guerre, ne purent voter qu’en 1948 (1). D’aucuns craignaient, en effet, qu’elles puissent être trop influençables. On mettait ainsi en cause leur capacité de jugement, de discernement et d’indépendance par rapport à leur mari, aux prêtres Il n’en fut rien. Depuis 1981 c’est à partir de 18 ans que chaque citoyen belge (2) dispose de ce droit au niveau politique (3).

Ce rappel juridique et historique me semblait important. Dans le cadre d’une éducation à la démocratie, je ne compte plus les interventions dans la presse, les colloques (4), les publications pour adultes (5) ou enfants (6), les nouvelles (7), les essais (8), les rencontres avec les jeunes, les enseignants, les événements (9) J’ai eu également la chance d’assurer pendant plusieurs années, coté francophone, le cours d’éducation à la citoyenneté à l’Ecole royale militaire (ERM). De toutes ces rencontres et expériences, je retire au moins deux choses :

- une méconnaissance quasi généralisée, notamment auprès des jeunes, de l’environnement politique et institutionnel dans lequel chacun vit;

- un intérêt réel pour la chose publique une fois que celle-ci est décodée.

J’ai toujours considéré que la fonction politique dans une démocratie est fondamentale. L’homme ou la femme qui s’y engage exerce une fonction noble, exigeante et valorisante. Est-ce cela que j’entends lors de mes rencontres ? A l’évidence non. C’est toujours le même anathème, les mêmes poncifs qui reviennent. C’est bien pour cela qu’il nous faut induire une réflexion sur la mise en place d’une éducation à la démocratie en milieu scolaire. J’ai énoncé tous les avantages, tenté de répondre à toutes les objections mais j’avoue, en cette année 2010, mon échec. Je suis comme Sisyphe, la foi dans les valeurs de la démocratie me donne l’enthousiasme de continuer. Mais je travaille comme un artisan obstiné. Chacun s’accorde à dire l’intérêt de la chose pour les étudiants mais rien ne bouge, rien n’est généralisé. Là réside le premier paradoxe. Le second est que les politiques qui pourraient s’appuyer sur cette formation généralisée pour mieux faire comprendre les enjeux de la société et le rôle qu’ils accomplissent au quotidien, ne le font pas. C’est un des importants chantiers que pourrait porter l’actuelle ministre de l’Education, Madame Marie-Dominique Simonet. Il est important que ce travail soit mené rapidement, non dans l’immédiateté mais dans la permanence.

Quelle image donneraient ces mêmes politiques si l’obligation de vote basculait dans les oubliettes de l’histoire. Mesure-t-on assez le recul que cela engendrerait ? Qui se présenterait alors devant l’isoloir si ce n’est le plus instruit de ses droits et des enjeux qui se dessinent. C’est un risque que nous ne pouvons courir !

Au nom des combattants d’hier et des espérances de demain, nous devons donner à chacun les outils qui permettent d’appréhender notre présent et de bâtir notre avenir.

Développons, oserais-je encore utiliser l’adverbe de rapidement, une éducation à la démocratie en milieu scolaire.

Protégeons notre obligation de vote. Voter est le ferment de toute démocratie qui se respecte. Assurer cette responsabilité et, à titre personnel, ce bonheur une fois tous les quatre ou cinq ans, pendant quelques minutes, ce n’est vraiment pas trop demander au regard de l’Histoire et des sacrifices que nos aînés ont dû consentir.

(1) Bien après la Turquie, par exemple.

(2) En ce compris les ressortissants de l’Union pour les élections locales (les élections communales chez nous).

(3) Lors des élections sociales, les travailleurs hors Union peuvent voter.

(4) Education démocratique - Education à la démocratie, Petite bibliothèque de la citoyenneté, EVO.

(5) Devenir citoyen, De Boeck.

(6) Le démocrate en herbe, Couleur Livres.

(7) Démocratie j’écris ton nom, Couleur Livres.

(8) Eduquer à la démocratie, Editions Vista.

(9) Les prix Condorcet - Aron.


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